Le 25 mars dernier, plus de 90 professionnel·le·s de l’éducation, chercheur·euse·s, formateur·rice·s et acteur·rice·s institutionnels des trois territoires de l’Eurorégion se sont réunis à Ficoba (Irun) dans le cadre du séminaire HEZHI consacré à l’éducation plurilingue et à la coopération éducative transfrontalière.
Organisée par les partenaires du projet européen HEZHI – Hezkuntza eta Hizkuntza –, cofinancé par le programme AFOMEF POCTEFA, cette journée d’échanges a permis de croiser regards théoriques et expériences de terrain autour d’une même question : comment construire une éducation plurilingue adaptée aux réalités sociales, culturelles et linguistiques du territoire ?
Structuré autour de trois tables rondes, le séminaire a progressivement déplacé le regard du territoire vers la salle de classe : des écosystèmes éducatifs et des espaces de socialisation, jusqu’aux pratiques pédagogiques concrètes mises en œuvre dans les établissements.
Des langues qui se vivent aussi hors de l’école
La première table ronde a mis en avant le rôle des loisirs, de la culture et du sport dans la construction des compétences plurilingues. Plusieurs intervenants ont insisté sur l’importance de créer des espaces où les langues peuvent être pratiquées de manière spontanée et naturelle, en dehors du cadre scolaire.
« Les loisirs nous amènent à parler une langue de façon naturelle », a notamment rappelé Xan Aire (Plazara), en soulignant que les activités culturelles et périscolaires permettent de renforcer les usages réels des langues minoritaires tout en créant un sentiment d’appartenance à une communauté.
Les échanges ont également montré que le plurilinguisme ne se limite pas à l’apprentissage parallèle de plusieurs langues, mais repose sur des pratiques complémentaires entre elles. La notion de translanguaging – largement évoquée pendant la matinée – illustre cette approche : les élèves mobilisent leurs différentes langues pour comprendre, apprendre et interagir dans des contextes variés.
À travers l’exemple d’ERA Nafarroa, les participant·e·s ont découvert des ressources développées pour accompagner les familles dans la transmission linguistique dès la petite enfance : contes, musique, jeux, contenus culturels ou activités extrascolaires en euskara destinés à créer des continuités entre l’école, la maison et les espaces de loisirs.
Construire des projets éducatifs adaptés aux réalités du territoire
La deuxième table ronde s’est intéressée aux dispositifs développés à l’échelle des établissements scolaires pour répondre à des contextes linguistiques de plus en plus diversifiés.
À Amaiur, commune navarraise proche de la frontière, Nora Salbotx a expliqué comment l’établissement articule aujourd’hui euskara, castillan et français dans un contexte où les familles apportent également d’autres langues issues des migrations. « Il nous faut toujours analyser quelle vision nous souhaitons donner à notre établissement et comment faire disparaître les frontières à travers les pratiques linguistiques », a-t-elle souligné.
À Hondarribia, l’Institut Talaia a partagé son expérience autour de l’enseignement du français comme première langue étrangère dans un territoire où les échanges transfrontaliers font partie du quotidien. L’établissement développe depuis plusieurs années des projets Erasmus et des échanges scolaires afin de renforcer la pratique orale des langues dans des situations réelles de communication.
Les discussions ont également porté sur l’accueil des familles qui ne maîtrisent pas les langues du territoire et sur les défis pédagogiques liés à l’enseignement d’une langue minoritaire dans des contextes plurilingues. Plusieurs intervenant·e·s ont insisté sur la nécessité d’une cohérence forte à l’échelle des établissements, où les langues ne sont pas pensées séparément mais comme un ensemble d’expériences complémentaires.
Des pratiques pédagogiques qui créent des passerelles entre les langues
La dernière séquence du séminaire a permis de découvrir plusieurs expérimentations pédagogiques menées dans les établissements des trois territoires.
À l’ikastola de Bidart, les enseignant·e·s travaillent par exemple sur des “ponts” entre l’euskara et le français afin d’aider les élèves à transférer leurs compétences d’une langue à l’autre. Après avoir appris à rédiger un texte scientifique en euskara, les élèves réutilisent ensuite ces acquis pour préparer un exposé oral en français. « Nous avons observé que les élèves parvenaient à réinvestir des compétences déjà acquises dans une autre langue, sans repartir de zéro à chaque nouvel apprentissage. Cette expérimentation a été très enrichissante, aussi bien pour les élèves que pour les enseignant·e·s », a expliqué Kattalin Duhalde.
Autre exemple marquant : la coopération transfrontalière entre les écoles d’Arnéguy et de Luzaide, qui ont construit un projet pédagogique trilingue commun bien au-delà de simples échanges ponctuels. Les deux établissements organisent les enseignements en classe commune et développent des outils pédagogiques partagés afin de créer de véritables passerelles entre les langues et les systèmes éducatifs des deux côtés de la frontière. Les élèves utilisent notamment un dictionnaire trilingue dans lequel chaque langue est associée à une couleur afin de faciliter les correspondances et les transferts linguistiques.
À l’école Larrun située à Saint-Sébastien, l’enseignement est organisé par journées : une journée en français, puis une autre en euskara et en castillan. Les équipes pédagogiques travaillent en binôme et assurent un transfert total des contenus d’une langue à l’autre, les projets étant poursuivis d’un jour à l’autre indépendamment de la langue utilisée. Cette organisation permet aux élèves de mobiliser leurs acquis linguistiques dans différents contextes et illustre une approche qui cherche à faire des langues des outils de communication concrets et non uniquement des matières scolaires. Les enseignant·e·s ont également insisté sur un point central de cette expérimentation : ce type de pédagogie ne peut fonctionner qu’à travers une collaboration étroite entre les équipes éducatives, avec une construction commune des contenus, des méthodes et des objectifs pédagogiques.
Une dynamique collective appelée à se poursuivre
À travers cette première rencontre professionnelle, le projet HEZHI a mis en lumière la richesse des pratiques développées dans les territoires de Nouvelle-Aquitaine, Euskadi et Navarre, ainsi que la volonté commune de construire des approches éducatives plus collaboratives et adaptées à la réalité plurilingue du territoire.
Une nouvelle rencontre professionnelle est déjà prévue le 3 juillet à Bayonne autour de la formation des équipes enseignantes, afin de poursuivre le travail engagé sur les enjeux et les pratiques de l’éducation plurilingue dans l’espace transfrontalier.
Le projet HEZHI « Promotion du plurilinguisme et de l’apprentissage des langues dans l’éducation pour réduire la barrière linguistique dans l’espace transfrontalier : Hezkuntza eta Hizkuntza » a été cofinancé à 65 % par l’Union européenne à travers l’appel à projets AFOMEF POCTEFA du Programme Interreg VI-A Espagne-France-Andorre (POCTEFA 2021-2027). L’objectif du POCTEFA est de renforcer l’intégration économique et sociale de la zone frontalière Espagne-France-Andorre.





